Centre d'études stratégiques du bassin du Congo (Cesbc)

Centre d'études stratégiques du bassin du Congo = ISSN  2493-5387

CesbcPresses : Indicateur éditeur : 979-10-90372

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Imaginaire et quotidien

à travers le discours du kiosque à Brazzaville

de Jean-Pierre BANZOUZI

 

Préface

par Justin-Daniel GANDOULOU

 

 

 

À l’époque coloniale, faut-il le rappeler, Brazzaville en tant que capitale de la fédération (AEF) et de la France Libre, constituait quasiment une plaque tournante, au niveau de la création culturelle (domaine littéraire et artistique). Elle jouait un rôle semblable à celui de Paris par rapport aux Provinces (avant la décentralisation). Des cercles culturels - foyers de création et de rencontres culturelles - étaient ouverts dans toute la capitale congolaise afin de permettre la formation et la promotion culturelle des populations. Brazzaville, « cet espace de la colonisation moderne était associé à une histoire fabuleuse, à des fastes, à des commerces de produits assez rares, à des guerres où déjà se jouait la défense d’une indépendance et d’une identité », écrit Georges BALANDIER[1].

Le Kiosque auquel Jean-Pierre BANZOUZI consacre ce livre prend tout son sens dans sa relation avec cet arrière-plan historique, social et culturel brazzavillois et congolais en général. Nous sommes  en présence d’un phénomène social - le kiosque - que l’omniprésence rend invisible, le noyant dans l’univers du mobilier urbain. Phénomène curieusement invisible, à telle enseigne que « les sociologues qui se déclarent volontiers comme les scouts, « toujours prêts » à « écouter le terrain » dans leur quête éperdue des faits qui donneraient quelques assises à leurs théories, les sociologues donc ont manifesté pendant longtemps un désintérêt ostensible à l’égard de cet « objet », pourtant passionnant qu’est le kiosque », renchérit Jean-Pierre BANZOUZI. Faut-il rappeler qu’après les premières explorations anthropologiques des villes congolaises par des spécialistes européens des sciences humaines et sociales, les spécialistes congolais ont peu investi le milieu urbain dont la richesse en faits sociaux et culturels est connue de tous. En découpant, dans l’immense complexité du réel congolais, son objet d’étude sociologique - le kiosque - Jean-Pierre BANZOUZI veut rappeler à ses pairs que l’objet ne préexiste pas à sa construction.

Par cette étude du kiosque, l’auteur vient compléter avec beaucoup de talent cet aspect de l’imaginaire et du quotidien des Sapeurs que j’avais juste signalé dans un de mes livres - Dandies à Bacongo - car le kiosque s’inscrivait déjà dans les itinéraires de la sociabilité et des loisirs des Sapeurs. En révélant au public les différentes caractéristiques du kiosque, en lui montrant que l’expression picturale et le discours scriptural du kiosque restent indissociables de la rhétorique (nkélo) des Sapeurs, l’auteur ne fait pas que suggérer l’appartenance du phénomène kiosque et celui des Sapeurs à une même sous-culture urbaine de l’effet de démonstration qui, du reste, n’est pas prête à s’effacer du paysage urbain congolais. D’ailleurs, cela ne devrait étonner personne, en tous cas pas les Congolais, puisque la communauté des « kiosqueurs » côtoie celle des Sapeurs et vice-versa, parfois les deux se confondent.

Le kiosque n’est donc pas un banal mobilier urbain à usage commercial complètement désincarné. Il se pose en véritable véhicule d’un imaginaire social régulièrement nourri par des aspirations contrariées, des projets dissouts dans l’illusion, du hiatus entre les buts fixés et les moyens de les atteindre, sans oublier la ferme volonté de cette jeunesse de vaincre la résignation. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher, un tant soit peu, sur le discours-enseigne du kiosque mis en scène. Ainsi, faut-il encore le préciser, pour saisir toute la portée du phénomène kiosque, le lecteur ne devra pas perdre de vue les données sociales, politiques et culturelles du Congo, bref tout son arrière-plan, au risque de ne voir dans le kiosque qu’un « en-soi ».

Il convient de comprendre ici qu’être « kiosqueur » représente plus qu’une condition : c’est une véritable sous-culture, au sens sociologique du terme. Alors, l’auteur ne laisse rien au hasard quand il se lance dans les interprétations sociologiques, les analyses sémiologiques et sémantiques fines de l’expression picturale, du discours scriptural du kiosque et de son contexte de production, y compris des espaces conquis dans l’univers urbain et de la sociabilité créée autour du kiosque. De toute évidence, il n’a pas échappé à l’auteur que l’espace socio-culturel du kiosque et du « kiosqueur » est aussi un espace anthropologique. Il enfonce le clou lorsqu’il égrène, dans les différents moments de ses analyses et interprétations, les différents thèmes caractéristiques du discours du kiosque (exemple : « Stop au paradis » ; « Au bord de la Seine » ; « Un certain regard » ; « L’union fait la force » ; « Tant pis pour les boudeurs » ; « La vie appartient aux débrouillards » ; « Coin de repère », etc.). Jean-Pierre BANZOUZI prend ainsi toute la portée non seulement symbolique mais également réelle du message sous-jacent. Il présente la communication visuelle  urbaine sur une perspective sémiologique et « scripturale » à partir d'un support qui concerne la subjectivation que les personnes font de leur espace du vécu à travers le kiosque.

Il n’est pas exagéré de dire que cette étude a également le mérite de montrer que la production de l’expression picturale et du discours scriptural dans la rue, à travers le kiosque, est comparable, dans une certaine mesure, au processus de la production publicitaire. Le « kiosqueur » est amené à inventer un discours original, dotée de plasticité et de signification, qui retient l'attention puisqu'il doit interpeller le public. Mais contrairement à la stratégie publicitaire, le discours scriptural ne vend pas forcément un produit, il est lui-même le produit qui fait revivre ses lieux. Quand le « kiosqueur » produit son message visuel, il pense à un dialogue simultané avec la « société » et les autres jeunes de la même condition sociale. L’expression picturale et le discours scriptural du kiosque configure une forme de communication qui, en suivant l'idée de Marshall McLUHAN « le médium est le message », peut avoir en soi une possibilité communicative. Pour ce théoricien de la communication, ce n'est pas le contenu qui affecte la société, mais le canal de transmission lui-même.

Ce livre nous apprend donc, à n’en point douter, que le kiosque est une forme de communication parce qu'à travers le discours scriptural dont il sert de support, il permet d'interagir socialement, d’abord avec l’espace urbain, ensuite avec la communauté des « kiosqueurs », enfin avec la société tout entière. C'est sur cette interaction mise en évidence par l'auteur que reposent les pistes de compréhension de l'insertion du discours pictural et scriptural dans les kiosques de la ville comme signe communicatif.

Le kiosque propose une nouvelle lecture, un nouveau regard de l’espace public, du paysage urbain. Il sert d’« exutoire fictionnel aux dures contraintes de la vie de tous les jours » pour reprendre l’expression de Claude JAVEAU (cité par l’auteur). Le discours pictural et scriptural du kiosque instaure et lie une relation entre le « kiosqueur » et l’habitant. Dans cette instance, la pertinence du médium comme message est rehaussée. Ce message figuré des enseignes colore la ville.

Par sa fusion avec le paysage urbain, le kiosque est intégré aux rythmes de la ville et devient un de ses signes utilisés pour communiquer avec la personne qui habite cet espace. Il se fond dans la ville polyphonique avec l'intentionnalité de se faire voir, représenté par un langage ventriloque au moyen d'une forme plastique qui souligne ses couleurs et sa dimension à travers une esthétique semblable à celle des marchandises publicitaires. Jean-Pierre BANZOUZI l’a parfaitement compris et ne nous le cache pas.

Par conséquent, la perception du kiosque ne doit pas être sous-estimée. Si, par son actualisation, il se donne à voir, il n'est rien sans un regard qui se pose sur lui. Seul ce regard décidera de l’impact de son discours scriptural, du message qu’il porte, et par conséquent le définira comme une marque qui intègre une ville non naturelle en métamorphose parfois hésitante, comme une œuvre contemporaine d'art urbain ou bien comme une inscription errante qui comble un espace. C'est ainsi que la subjectivité de chacun est conséquence de l'interprétation des kiosques et les valide comme signe.

Cette étude a ainsi pour mérite de rappeler que le désœuvrement ou la précarité de l’emploi au Congo, notamment chez les jeunes, avec ses implications profondes  sur l’ensemble de l’existence, n’est pas de nature à engendrer la résignation et annihiler l’imaginaire comme premier moyen permettant d’atteindre le réel.

Le kiosque, un exutoire certes, mais surtout un espace de sociabilité et de loisir. Une sorte de laboratoire d’idées, un espace de fusion et de diffusion de nouvelles. Pourquoi pas un générateur d’imaginaire au sens où le définit Georges BALANDIER (cité par l’auteur) : 

« L’imaginaire reste plus que jamais nécessaire ; c’est en quelque sorte l’oxygène sans lequel dépériraient toute vie personnelle et toute vie en collectivité. Il est fait de toutes les images que chacun façonne à partir de l’appréhension qu’il a de son corps et de son désir, de son environnement immédiat, de sa relation aux autres, à partir du capital culturel reçu et acquis, ainsi que des choix qui provoquent une projection dans l’avenir proche (…) Il provoque surtout l’invention des ailleurs, ceux qui se situent au-delà des lieux habituels et que l’on peut dire exotopiques, ceux qui définissent des citées idéales, à construire quelque part et pour cette raison qualifiées d’utopique. »[2]

Si l’on ôtait à ces jeunes l’imaginaire, que leur resterait-il donc ?

Alliant probité intellectuelle la plus vive à la curiosité la plus intelligente, Jean-Pierre BANZOUZI ne nous rappelle-t-il pas - à travers cette étude - qu’il  s’inscrit définitivement dans la lignée des sociologues et anthropologues congolais qui observent et décryptent l’univers social et culturel du monde urbain, en l’occurrence brazzavillois, comme le fit en son temps, le premier, Georges BALANDIER avec les « Brazzavilles Noires » ?

 

 

Justin-Daniel  GANDOULOU

Université Rennes2, Haute Bretagne, France


 

[1] Cf. Préface du livre de Justin-Daniel GANDOULOU, Dandies à Bacongo ». Le culte de l’élégance dans la société congolaise contemporaine. Paris, l’Harmatan, p. 5.

[2] Georges BALANDIER, Sociologie des Brazzavilles Noires, Paris, Presse de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, Collection Références, 1985 (2ème édition revue et augmentée. 1ère édition 1955).

 

 

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