Le 13 mai 2008

Il y a 22 ans, Mongo Béti gagnait son bras de fer

contre le Ministre français de l'Intérieur

qui avait interdit son ouvrage :

Main Basse sur le Cameroun

 

 

En France, Mongo Béti en 1976

En, "Main Basse sur le Cameroun", son ouvrage emblématique

Par Aimé D. MIANZENZA, Cesbc

Il y a 26 ans, Mongo BETI publiait Main basse sur le Cameroun, autopsie d'une décolonisation aux Éditions François Maspéro à Paris. Le livre est un véritable "réquisitoire contre le régime d'Ahmadou Ahidjo et le néocolonialisme français." Mis en vente le 25 juin 1972, le livre est immédiatement interdit et saisi, l'éditeur poursuivi et l'auteur objet de multiples pressions et menaces.

En France, le livre est l'objet d'un arrêté d'interdiction du Ministre de l'Intérieur, paru au Journal Officiel le samedi 30 juin 1972, au motif que l'ouvrage est de provenance étrangère. Pour rendre sa décision légale, le ministre de l’intérieur décide d'enlever  à Mongo Béti sa nationalité française en dépit du fait que, l'intéressé était bien français, par surcroit fonctionnaire. Or "le premier paragraphe de la fonction publique française stipule formellement que nul ne peut être fonctionnaire français s'il n'est de nationalité française". Mongo Béti cité par Séverine Ewenengo explique lui-même " le jeu des autorités françaises qui voulaient savoir s'il était bien français afin de pouvoir, dans le cas contraire, faire jouer une loi datant du XIXe siècle, modifiée en 1939, interdisant les "ouvrages de provenance étrangère" pour stopper la propagande allemande en Alsace-Lorraine". (S. Ewenengo, note de bas de page n° 70). Qu'à cela ne tienne, des inspecteurs de la DST lui sont envoyés à domicile pour le mettre en demeure de restituer son passeport ! On essaie de faire peur à Mongo Béti et le conduire à quitter la France pour le Canada ou la Suisse où des postes lui étaient offerts. Mongo Béti refuse de céder.

L’AFASPA (Association française d'Amitié et de Solidarité avec les Peuples d'Afrique) engage l’action pour défendre Mono Béti. Elle intervient auprès du Président de la république française et du Ministre de l'intérieur où le chef de cabinet du ministre Poniatowski répond que l’intéressé "n’a pas fait la preuve de sa possession, pendant les dix années antérieures de l’état de Français" !

En même Mongo Béti et l'AFASPA saisissent la justice. Quand, après quatre ans de bras de fer, l'affaire est enfin appelée à l'audience devant le Tribunal administratif de Rouen, au début 1976,  le Commissaire du gouvernement, chargé de requérir contre Mongo Béti, abonda dans le sens de son avocat; il reconnait que la qualité de français ne pouvait lui être contestée. L'interdiction frappant "Main Basse sur le Cameroun" est finalement levée en mai 1976, le livre ayant donc été interdit pendant près de 5 ans dans le pays des droits de l'homme!

"Décréter un ouvrage de "provenance étrangère" c'est retirer à son contenu la possibilité de performer dans un débat national, où l'on voudrait que seuls les Français parlent aux Français (ou les Camerounais aux Camerounais) sur un "objet croisés" (la décolonisation) où l'histoire de la France et du Cameroun sont pourtant toutes deux impliquées. On remarque dans ce cas que le pouvoir, qu'il soit français ou camerounais, s'articule sur l'interdiction réciproque et simultanée d'un regard croisé, mettant ainsi l'intellectuel dans une position d'apatride"; (S. EWENENGO, 2004).

Pour cilas Kemedjio, "La dénaturalisation d'un auteur est procédé couramment utilisé par les dictatures africaines pour les discréditer. Les idées deviennent ainsi "étrangères" aux problèmes nationaux, puisque celui qui les exprime est dépossédé de sa nationalité. Plus qu'un phénomène de dénationalisation, la similitude des réactions de la dictature camerounaise et de la démocratie française place l'intellectuel dans une position d'apatride puisqu'il ne peut plus s'incrire dans un espace national" (cité par S. Ewenengo (2004, Note de pas de page n° 71.

En fait, l'intellectuel qui refuse d'écrire l'histoire officielle soit se préparer à devenir un citoyen de nulle part.

 

Lectures recommandées

Mongo BETI et Nous de Boubakar Boris DIOP

Séverine EWENENGO, (2004),

Écrire l'histoire de l'Afrique autrement, Paris, L'Harmattan, 280 p.

Cilas KEMEDJIO, (1999),

De la négritude à la créolité. Édouard Glissant, Maryse Condé et la malédiction de la théorie, Hamburg, LIT Verlag.

 

 

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