CESBC - Centre d'études stratégiques du bassin du Congo   


      
  
 

Jean Pierre BANZOUZI

Sociologue, Cesbc-Brazzaville, Congo

 

L'histoire du Congo à travers les rues de Brazzaville

 

Écrire une histoire du Congo en partant des noms de rue, tel est le pari de la présente étude. En effet, Brazzaville a la particularité d’avoir des rues portant des noms contrairement aux capitales des autres pays de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC). L'hypothèse de base de cette étude est que les noms de rues traduisent les réalités et les valeurs culturelles de leurs fondateurs et rendent compte, à leur manière, de l'histoire du Congo. L'objet de cette étude est d'utiliser la rue comme outil méthodologique, sorte d'itinéraire historique rendant compte de l'histoire du Congo.

1. Définition de la rue

L'origine étymologique de « rue» est le mot latin « ruga » nom gardé en italien et dans d'autres langues latines et qui par déformation est devenue « rue ». « Ruga » veut dire vide. On peut dire que la rue est une cicatrice laissée par l'histoire. Cet espace de la rue est fondamentalement le lieu d’une histoire.

L’approche retenue dans la présente étude vise à dégager la personnalité de la rue, mais également à répondre à la plus banale, des questions : quelle est ton adresse ? Rue Bayardelle, rue Général de Gaulle, avenue de France, avenue de Paris, etc., noms d'hommes célèbres, de la ville ou de pays que, dans la pratique courante, on est amené à prononcer constamment. Cette familiarité est ambiguë, fallacieuse et savamment orchestrée par l'Administration coloniale. Ainsi, nous sommes, où nous ne sommes pas. Mais le pays où nous ne sommes pas existe et celui où nous sommes n'existe pas. La méconnaissance même des nouveaux noms est flagrante : rue Mpossi-Masséké, rue Mabiala Ma Nganga, rue Pierre Mbongo. Ainsi continue-t-on d'envoyer les lettres aux anciens noms des rues.

Le choix d'une telle approche trouve sa justification dans le fait que Brazzaville a été tant de fois capitale (de l'Afrique Équatoriale Française, de la France libre, du Moyen Congo, du Congo désormais de la République populaire du Congo). Cette ville se distingue encore une fois des autres capitales des pays de la Communauté économique et monétaire d'Afrique Centrale (Libreville, Ndjaména - anciennement Fort-Lamy -, Yaoundé, Bangui) comme étant la seule dont les rues et avenues portent des noms de personnes, d'événements ayant fait date. De villes, de rivières; de forêts, etc.

Je me propose de faire connaître Brazzaville par les rues. Cette approche permet d'entrer complètement dans l'histoire du Congo par aperçu toponymique, historique et sociologique des noms des lues, avenues et lieux-dits selon les quartiers.

2. Historiographie des quartiers

2. 1. Le Plateau

Le Plateau, quartier administratif, est compris entre les ravins de la Glacière et du Tchad. C'est sur ce plateau que fut acheté et payé en barrettes le groupe de 17 paillotes du chef N'Guia en 1886. De Chavannes y construisit la « première case » de Brazzaville. Les rues de ce quartier évoquent les premiers explorateurs : rue Diego Cao, évoque le premier explorateur ayant atteint l'embouchure du Congo en 1482. D'autres rues portent les noms de presque tous ceux qui accompagnaient Brazza lors de la pénétration coloniale avec les missions de l'Ouest africain: rue Ballay et rue Noël Eugène, la rue Malamine, du nom d'un sergent sénégalais, jadis (1912) petite rue du Plateau, actuellement située entre la Place de la Mairie et l'Hôtel des Postes. Rue Crampel porte le nom d'un secrétaire de Savorgnon de Brazza ; enfin les rues Rigail de Lastours, Charles de Chavannes, Albert Dolisie, Thollin (place), et Liotard évoquent également les compagnons de Brazza. Par la suite, se sont ajoutées les rues Henri de Lamothe et du Colonel Largeau. La rue Edouard Renard évoque le gouverneur général de l'AEF qui succéda à Antonetti, et elle est vraisemblablement une des plus vieilles rues de Brazzaville. Anciennement dénommée avenue de la Résidence, cette rue partait de la case de Chavannes-Laneyné (la résidence) et traversant le tennis club de l'époque, où se trouve actuellement le palais présidentiel, descendait par un escalier à la briqueterie de Chavannes. L'avenue du Général de Gaulle, anciennement avenue n°2 en 1937, longe le ravin du Tchad.

2. 2. Le quartier Tchad

Ce quartier est situé entre le ravin du même nom et le ravin de la mission et fut concédé par arrêté, le 31 janvier 1900, par le Commissaire général du gouvernement au Congo français au « territoire militaire des pays et protectorats du Tchad ». Il abrita plusieurs militaires tchadiens, et s'appelle aujourd'hui Camp du 15 août 1963.

Certaines rus de ce quartier sont dédiées à la gloire de l'Armée Française : avenue de la Deuxième Division Blindée, boulevard Maréchal Lyautey, avenue Colonel Brisset, avenue du Colonel d'Ornano. Enfin l'avenue des Unités de Marche de la France Libre évoque l'épisode qui commença le 21 décembre 1940 et au cours duquel le Général de Larminat salua le départ des deux premiers bataillons de marche de la guerre en Erythrée : février 1941, victoire de Koufra remportée par Leclerc, Keren et Kub-Kub en Erythrée : 1941 avec le Fezzan jusqu'à Tripoli : du 26 mai au 11 juin 1942 qui sous les ordres de Koenig, défense héroïque de Bir-Hakeim en Libye : et enfin eu août 1944 débarquement Paris-Strasbourg.

2.3. Le quartier de la Mission ou l'Aiglon

II évoque la pénétration des missionnaires catholiques et le rôle prépondérant qu'ils ont joué dans l'évangélisation, l'enseignement (école primaire, collège Chaminade, collège Javouhey, etc.), et l'architecture de Brazzaville (sa cathédrale, la basilique Sainte Anne du Congo). Ce sont les rues telles que :

  • la rue du R. P. Bessieux, du nom du premier évêque du Gabon qui s'installa près du Fort d'Aumale (futur Libreville en 1886);

  • l'avenue Monseigneur Augouard (premier français venu au Stanley Pool après de Brazza en 1881) qui fonda la mission de Linzolo en 1883, une mission au Kassaï (Congo-Belge aujourdhui République Démocratique du Congo) dès 1886, et une autre à Brazzaville en 1887. Ce personnage lança son premier « Diata», bateau à voile, en 1881 et fut nommé évêque en 1890 ; il créa le port Léon, jadis port fluvial de la mission catholique, derrière l'Hôtel de ville. On y trouve aussi la rue du Village des Chrétiens, au bas de la colline de la mission, (ancien village dit aussi Mariage, constitués par des esclaves libères et les premiers catéchumènes mariés religieusement, qui étaient situées jadis vers les immeubles fédéraux face à la Résidence Marina Hôtel).

2. 4. La Plaine

Ce quartier est compris entre l'Hôtel de Ville et l'embarcadère pour Kinshasa; il a été crée en 1888. Des commerces s'y sont ouverts à la suite de la pénétration coloniale. En 1887, un premier comptoir français (Firme Daumas-Beraud) est crée sur les bords du Pool, suivi par les frères Tréchot en 1888 qui se tourneront vers le fleuve Congo et la Cuvette. Les quatre frères Tréchot exploitaient une immense concession dans le Moyen Congo, du temps des sociétés concessionnaires qui se partagèrent le Congo ; et deux d'entre eux fondèrent la CFHC (Compagnie Française du Haut Congo). La rue Tréchot était petite mais commerçante. Elle reliait l'avenue Orsi du quartier commercial à la rue Jules Ferry qui rejoint la gare. La rue Jules Ferry, dénommée d'après l'homme d'état français, relie la gare à l'ancienne avenue Félix Faure, appelée jadis rue Biscarat d'après l'homme qui fut tué lors de la mission Crampel à Dar-el-Kouti en 1891.

On trouve dans ce quartier des rues portant les noms des gouverneurs généraux telles que la rue Alfassa (Mattéo) d'après le nom du gouverneur général Honoraire, gouverneur du Moyen-Congo et Secrétaire Général du Gouverneur Général Antonetti, la rue Félix Eboué, du nom du Gouverneur Général de l'AEF, premier des gouverneurs en activité qui se rallia à l'appel du Général de Gaulle, Compagnon de la Libération. La rue Félix Eboué, anciennement Rue Félix Faure fut débaptisée en 1944.

On y trouve aussi des rues portant les noms des hommes politiques : rue Paul Doumer (homme politique et administrateur, Gouverneur Général de l'indochine en 1890, Président du Sénat en 1927, de la République en 1931). C'est une longue avenue qui, de la Piscine des Caïmans, rejoint Mpila en passant par la Poste, la Société Nationale d'Electricité, la gare : elle fut débaptisée pour s'appeler Fulbert Youlou et rebaptisée avenue Patrice Lumumba. Aujourd'hui elle se nomme boulevard Denis Sassou Nguesso.

Certaines rues évoquent des dates d'événements : c'est le cas de la rue du 28 août, date de ralliement à la France Libre et Combattante du Moyen Cqngo. La rue du Général Husson, (gouverneur général de l'AEF qui fut dépossédé et remplacé par le Colonel de Larminat) est l'ancienne grande voie qui reliait le Plateau à Mpila et qui a porté plusieurs noms : Congo, Ouesso, Commerce, Félix Faure. Elle fut par la suite découpée en Antonetti et 28 août 1940 (à la Plaine) et s'appelle aujourd'hui avenue Amilcar Cabral.

Tout comme les personnes, les lieux sont baptisés et, selon les événements, débaptisés : la Place de la gare, date de 1929, sous Antonetti, celle de la Poste, date de 1929 ; la place de la Piscine, aujourd'hui, appelée 31 décembre 1969 date de 1936. Ces places sont encore connues sous leur nom originel : le nom de la Piscine persiste encore bien qu'elle n'existe plus.

2.5. Le quartier Mpila

Cet ancien Village florissant illustre les balbutiements des débuts de l'industrie à Brazzaville. Les rues de ce quartier évoquent :

La pénétration coloniale ; ainsi la rue Bouet-Willaumez, du nom du capitaine de vaisseau commandant le brick la « Malouine » qui reçut pour mission d'explorer la côte occidentale d'Afrique, reconnut la rade du Gabon et traita le 9 février 1839 avec un chef indigène de la rive gauche de la baie (Rapou Yombo, dit aussi Roi Denïs) permettant ainsi à la France de s'installer au Gabon.

Les sociétés concessionnaires : la rue de la Pointe Hollandaise, le Cimetière Hollandais, rappellent les premiers temps de de Brazza et tout un chapitre de la présence européenne en Afrique centrale pendant tout le XIXe siècle. Les Hollandais avaient un nombre important de comptoirs et de factoreries le long de la côte et notamment à Brazzaville. C'est la Maison Hollandaise sous le sigle de N.A.H.V. (Nieuwe Afrikaansche Handels Vennotschap) qui y obtint une concession dès 1888 qui atteindra, en 1898, quarante hectares (un kilomètre de front d'eau le long du beach actuel).

La construction du chemin de fer Congo Océan (CFCO) : les rues du Camp, Jacob, de la Gare des marchandises, toutes évoquent cette époque. La rue du Camp du nom d'un camp de travailleurs du CFCO qui fut construit aux environs de 1933 entre l'UNELCO (Union électrique du Congo) , la SNE (Société nationale d'électricité) actuelle et le grand immeuble magasin Nogueira ; rue Jacob (Léon), baptisée d'après l'ingénieur des Chemins de fer qui fut chargé par Brazza en 1886 d'étudier le tracé et fit en 1887-1889 d'importants travaux topographiques entre Loango et Brazzaville avec Pleigneur, Pobéguin, Michel Dolisie, Chalet. La rue de la gare des marchandises conduit à la gare surnommée la PV (Petite vitesse).

Au delà du quartier industriel, les rues évoquent les activités principales du quartier : rue des Jardiniers, rue des Pécheurs, rue des Maraîchers, etc.

3. Les rues dans « les Brazzavilles noires »

3.1. Historique de la rue

L'expression les « Brazzavilles noires » est empruntée à G. Balandier (1955). Elle désigne les quartiers urbains d'occupations africaines. En effet, c'est en 1909 qu'une déclaration consacre la création officielle des quartiers indigènes de Poto-Poto et de Bacongo. Celle-ci paraît exprimer la volonté de l'Administration coloniale de placer les agglomérations indigènes dans un système où l'on n'admet pas une intégration des populations locales et de la population européenne. Qu'est-ce qui a provoqué cette décision qui appelait des transformations ? « Quand le pouvoir colonial manifeste sa volonté de contrôler tout ce qui approche le milieu urbain, la première application de volonté se fait par le tracé des rues dans ces quartiers noirs, dans un esprit rationaliste, qui tranche souvent avec la ville européenne. Les rues sont rectilignes et se croisent en angle droit (Milandou, 1983).

3.2. Le paysage urbain : les noms de rues

Balandier dans, « Sociologie des Brazzaville Noires » (1955) dit à propos des noms de rue : « les dénominations même des rues ne manquent pas d'être caractéristiques de chacun des "Centres". À Poto-Poto, elles rappellent l'origine ethnique des premiers habitants qui les ouvrirent : rue des Mongo, rue des Mbochi, rue des Kouyou, etc. Ces noms ne doivent pas faire illusion, ils constituent plus des rappels historiques que l'indication d'une réalité actuelle ; ils soulignent surtout l'extrême panachage ethnique qui caractérise ce centre : l'énumération des noms de rues fait saisir à quel point Poto-Poto est un véritable "melting-pot". À Bacongo, les dénominations sont de nature radicalement étrangère et rappellent les grandes personnalités de l'histoire et de la littérature : rues Montaigne, Voltaire, Condorcet, Surcouf, Jean Bart, etc. Ce centre ne se définit pas par rapport à des particularités ethniques mais rappelle son caractère de dépendance du quartier administratif ».

3.2.1. Le quartier Bacongo

Le quartier est subdivisé en plusieurs quartiers administrés par des chefs de quartiers : il se décomposait de la manière suivante : quartier Dahomey, quartier Kondo, quartier Mbama, quartier Mpissa, quartier Mambani, quartier Bounsana et quartier Makélékélé. Ce quartier sera érigé en arrondissement.

Le quartier Bacongo est typique de la présence française. Ses rues portent les noms de militaires français : Rue Jean Bart, rue Lamy, rue Moll (colonel tué lors de l'affaire de Doroté dans le Ouaddaï le 9 novembre 1910), rue Capitaine Tchoreré (gabonais mort pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale. Elles portent également les noms d'hommes politiques (Jules Grevy, Félix Eboué), d'hommes de lettres (Voltaire), d'hommes de sciences (Chaptal, Condorcet), d'artistes (Béranger), de missionnaires catholiques (Père Bonnefond, Père Dréan, tous deux prêtres français de la congrégation du Saint Esprit ; rue Mère Marie, première religieuse au Congo), de missionnaires protestants (John Sodergren). John Sodergren, missionnaire protestant suédois, qui fut Président de la Mission Evangélique Suédoise de 1925 à 1947, est l'une des personnalités que le Général de Gaulle rencontrait lors de ses passages à Brazzaville en 1940 et 1942.

Ces rues qui portent comme des êtres des noms propres, furent débaptisées par arrêté n°3127 du 5 juillet 1967 approuvant la délibération n°6-67 du 4 avril 1967 de la délégation spéciale portant sur certaines rues de l'agglomération de Bacongo. On en veut pour exemple la rue Samba Marius, (ex-rue Alfassa, chef de quartier notable), la rue Jacques Bankaites, (ex-rue Condorcet), La rue Balou Constant, (ex-rue Arago). La rue kitengue. Du nom du grand chef du quartier n°1 (ex-rue Bacongo). La rue Mbiemo (ex rue capitaine Charles Tchoreré, gabonais, officier, capitaine à titre français, commandant de la 7è compagnie du 53è R.l.C.M.S occupant Airaines et qui fut tué sauvagement le 7 juin 1940 au petit village d'Airaines prés d'Abbeville en France). L'avenue Matsoua André Grénard (ex-avenue capitaine Gaulard, aviateur qui s'écrasa à Bolobo, au Congo Belge, le, 18 mars 1934 alors qu'il se rendait à Bangui avec le Gouverneur Général Renard et Madame Renard). L'avenue est l'ancienne piste d'atterrissage de l'aérodrome militaire de Bacongo.

 3.2.2. Le quartier de Poto-Poto

Poto-Poto, ancienne plaine marécageuse, signifie « boue ». Il représenterait un « melting-pot » de la presque totalité des ethnies de l'AEF (Afrique Equatoriale Française), (Oubangui-Chari, Tchad, Gabon, Moyen-Congo, Cameroun), des colonies de l'Afrique de l'Ouest, d'anciens d'administrateurs coloniaux, traitants et tirailleurs (Sénégalais, Dahoméens, Haoussa), d'où les rues Dahomey, Haoussa, Sénégalais. Les rues Kassaï, Mongo, Banziri, Mbaka, Yakoma, Bangangoulou, Mbochis et Batéké, portent les noms des premiers occupants de Brazzaville.En général ces différentes ethnies (Kassaï, Mongo) ont été amenées à Brazzaville par les missionnaires catholiques .

Les grands travaux qui s'ouvrirent au Congo en 1925 (construction du chemin de fer et autres grands travaux à Brazzaville) permirent l'installation de vastes camps de travailleurs, tels que le camp des Saras à Poto-Poto et la rue du même nom. La présence française était permanente. On y trouve donc l'avenue de Paris, tracée vers 1910, rue principale qui allait du nord au sud de Poto-Poto en 1928 ; elle figure sur une carte comme la rue n°4. Goudronnée début 1954 jusqu'au rond point de Moungali, cette avenue est devenue l'avenue de la paix. La rue des Gabonais, fut également débaptisée et rebaptisée rue des Martyrs le 20 septembre 1967 à la mémoire des congolais morts à l'issue des émeutes qui suivirent un match de football opposant le Congo au Gabon et l'avenue de France qui existe encore (qui part de rond point de Poto-Poto, à l'avenue de la.Pointe Hollandaise).

3.2.3. Moungali et Ouenzé

Moungali, quartier au nord de Poto-Poto, signifie « aveuglant » (jadis marais et sables étincelants et nus) et Ouenzé quartier à l'est de Poto-Poto, dont le nom vient du lingala, signifie « lieu de transaction, de réunion », et plus exactement « marché ». Dans ces deux quartiers les rues portent des noms de villes de l'AEF (Afrique Equatoriale Française), des chefs lieux de région, des villages du Moyen-Congo, comme en témoignent les rues Franceville, Bangui, Kinkala, Owando, (ex Fort Rousset), Loubomo (ex-rue Dolisie), Itoumbi, Lénine (ex rue Impfondo), Linzolo, Balloys, Dongou et Epéna. La volonté de reproduire l'avenue des Champs Elysées, qui mesure 60 mètres de large, permit la création entre 1958 et 1965 de l'avenue des 60 mètres qui changera successivement de nom : Mindouli, débaptisée pour s'appeler Jacques Opangault, du nom du président du mouvement socialiste Africain, vice-président du Conseil du gouvernement, puis baptisée de nouveau avenue des trois Martyrs à la mémoire des citoyens congolais morts les 13 et 14 août 1963.

3.2.4. Makélékélé

Makélékélé tire son nom du ruisseau qui le sépare de Bacongo. Il comprend le quartier Météo, la Gendarmerie, Ngangouoni, Moukoundji-Ngouaka. Jusqu'en 1958, Makélékélé n'était qu'une friche mise en valeur par les habitantes de Bacongo et qui avaient gardé des activités « purement rurales ». Les premiers lotissements dans la zone ont été crées par la Municipalité de 1959 à 1960. De 1959 à 1962, la Société Immobilière du Congo (SIC) va réaliser des lotissements au nord du quartier et à côté de l'actuelle commune de Makélékélé.

Au cours de la même année 1959, des propriétaires fonciers vont réaliser les lotissements de terrains urbains. Parmi ces propriétaires, signalons Mbemba Hyppolite, Niania Joachim, Sita Jean Baptiste ou Sita Dia Tsiolo. C'est ainsi que les rues de Makélékélé portent les noms de propriétaires fonciers (rue Ngali Pascal, Mbemba Hyppolite, Niania Joachim) ,de quelque notables congolais (rue Nganga Antoine, nom de l'ancien Secrétaire Général à la mairie, rue Fila Jean Baptiste) . D'autres rues doivent leur nom aux grands chefs qui se sont illustrés pendant la colonisation soit en collaborant, soit en résistant tels Moundongo, Biza, (rue Samba Ndongo, nommée d'après Samba Ndongo qui se rebella contre l'administration coloniale et fut envoyé au Tchad en 1946) .11 en est de même pour certains chefs de clan : Bouéta-Mbongo, Jacques Mayassi (collaborateur des colons) ,Pierre Mbongo ou pour certains missionnaires catholiques : Frère Hervé, Monseigneur Biechy (évêque à Brazzaville).

Le quartier Météo est né et s'est développé autour de l'ancienne concession urbaine des services de ta météorologie, actuel centre culturel de l'ambassade d'Angola. Il doit son lotissement, à partir de 1967, à Samba Félix dont une rue porte le nom. Les rues évoquent ici les noms de villages et cours d'eau du Département du Pool (rue Boko, rue Loumou, rue Koubola, rue Matensama, rue Loua, rue Voula) ou d'anciens marchés (Mpika).

Le quartier Moukoundji-Ngouaka doit son nom à un ancien militaire retraité, originaire du Haut Oubangui, nommé Ngouaka.  Celui-ci avait acheté une moitié de la concession appartenant à Bondji qui lui-même se l'était approprié par achat direct à Yari. Ngouaka fonda un village dont il fut le chef. C'est tout naturellement que le quartier qui devrait naître et se développer autour du village du chef Ngouaka prit le nom de Moukoundji-ngouaka. Les rues ici portent les noms des chefs coutumiers (rue Malonga Ecoute, rue Mpiaka, rue Matiabou, rue Ngouaka, rue Mbondji) et de personnalités religieuses (rue Monseigneur Mbemba, premier évoque du Congo; rue Auguste Nkounkou, prêtre congolais).

3.2.5. Le Plateau des 15 ans

Ce nom vient des tirailleurs congolais de l'Armée française qui, retraités après 15 ans de service, vivaient retirés dans ce quartier. Les rues de ce quartier portent le noms des cours d'eau (Madzia, Nko, Ndouo, Moukoukoulou) ou des forêts (Bangou, dans le district de Mindouli, Mayombe, dans la région du Niari et du Kouilou), de sites géologiques (rue Diosso, évoquant les gorges de Diosso dans la région du Kouilou) ,etc.

4. Comportements sociologiques

Nous nous limiterons aux quartiers cités plus haut. Les autres (Kinsoundi, Mfîlou, Moukondo, Talangaï) feront l'objet d'une autre étude. Il apparaît toutefois que le baptême des rues continue d'être un enjeu dans certains quartiers. Du monopole étatique, on assiste aujourd'hui à l'initiative dénominative des « usagers » c'est-à-dire des habitants. Ces dénominations sont avant tout le fait qu'il s'agit de personnalités vivantes qui se consacrent elles-mêmes, sans attendre le verdict de la postérité. Les noms de rues participent pleinement de l'obsession de l'honneur et de la glorification individuels, signe de la reconfîrmation de l'individualité. Ainsi les honneurs dénominatifs ne vont plus aux vraies gloires du pays, mais à des contemporains ? Et peu à peu, on s'accoutume à cette innovation : le système honorifique local.

Malgré la « débaptisation » de certaines rues, une partie de la population continue d'utiliser leurs anciennes dénominations. C'est le cas de la rue des trois Francs (ex-Guynemer). On dit par exemple prendre le « 100-100 Guynemer» («100-100», nom donné aux taxis collectifs). Par contre, une autre a bien intégré les nouveaux noms de certaines rues : avenues Matsoua, au lieu de Capitaine Gaulard, avenue de la Paix, au lieu de l'avenue de Paris, rue Loubomo et rue Owando (ex-Dolisie et ex-Fort Rousset).

Chaque grande période de l'histoire commence par un phénomène d'appropriation de l'espace culturel au centre de la cité. L'agora de la ville grecque, le forum romain, la cathédrale du Moyen Âge, la plazza italienne en sont des exemples. L'espace culturel public devient le centre de l'échange. Ainsi l'espace culturel s'est déplacé au Congo de l'espace communautaire (Mbongui) et de l'espace public (zandu, « marché ») à celui de la rue. Aujourd'hui cette dimension devient dominante. La sociabilité traditionnelle par quartier et par rue disparaissant, une nouvelle sociabilité s'est substituée à l'ancienne, et maintenant assure les fonctions essentielles de la ville. Le véhicule de cette nouvelle sociabilité a été le bar, le bar dancing, le café restaurant, c'est-à-dire l'endroit public où l'on se rencontre, où l'on parle, on boit, on mange ; il est devenu l'endroit du discours.

L'absence d'aires de jeux, d'infrastructures sociales et culturelles due à l'occupation anarchique de l'espace de tous les nouveaux quartiers de Brazzaville, a poussé les jeunes vers la rue, espace d'initiation, de jeux, de circulation des marchandises (création de kiosques à cigarettes, lavage de voitures etc.), de prostitution.

 

 

Copyright @ 2006-2013 Centre d'études stratégiques du bassin du Congo   -   Tous droits réservés