« La diagonalisation culturelle » de l’économiste Louis Bakabadio,

par Letsaa la Kosso

 

CELLES ET CEUX QUI ONT MIS LES pieds (et le reste) à la fac des sciences éonomiques (sces éco) de la seule université publique que compte le Congo l’ont forcément vu un jour ou entendu parler de lui, Louis Bakabadio. Même moi qui n’ai jamais étudié en sces éco, son nom m’était parvenu plusieurs fois. Il faut dire que les enseignants de cette université, tout le monde les connaît, tant ils sont si peu nombreux et que les autorités rechignent à recruter. Il n’y a pas si longtemps, il avait eu le courage de descendre dans l’arène de CP pour croiser la plume avec ses compatriotes congolais. C’est d’autant plus méritoire de sa part qu’il utilisait son patronyme officiel face alors qu’en face le masque était de rigueur. Et ce n’est pas peu de dire qu’il en a pris des coups. L’internaute Letsaa la Kosso nous fait découvrir (en tout cas pour moi) un ouvrage* qui à 1e vue est intéressant, écrit par cet économiste au titre il est vrai qui pourrait en rebuter plus d’un. S’arrêter au titre peut faire rater des perles, des rubis et autres colliers magnifiques, faits de nos plus beaux coquillages. Le royaume Kôngo, nous l’avons un peu étudié au primaire. Mais comme je le dis souvent, en sortant du collège, j’en savais plus sur la Révolution française que sur l’histoire de mes aïeux. L’occasion est belle avec ce livre de combler certains trous, même si je sais que par d’autres lectures, j’ai eu le temps d’essayer de rattraper ces « retards ». Bonne lecture!

Obambé GAKOSSO, May 2010©

 

SON LIVRE S’INTITULE « Leçons d’économie politique dans la poésie parabolique kôngo » ! Rien que ça ! Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?  Ecrire n’est-il pas un acte de communication ? Communication et partage avec le lecteur, avec le public ! Or, le livre de Louis Bakabadio brille par son hermétisme. On pourrait penser à un refus de communiquer alors que le livre porte précisément sur les outils traditionnels d’éducation, de rhétorique et de communication : les fables, proverbes et maximes de l’espace culturel kôngo.  Que nenni : l’auteur a fait le choix de cette approche du « fermé » parce que selon lui « la pensée intellectuelle traditionnelle africaine est restée dans l’ordre de l’hermétisme ; elle est un standard pour le seuls initiés ». 

DEJA LE TITRE DU LIVRE POUSSE le plus curieux des lecteurs à s’exclamer comme les Ivoiriens ou les Camerounais : « Pô, pô, pô, mais c’est quoi ça ? » ou encore « C’est quoi même ça ? ». Pas étonnant donc que le livre soit légué dans les coins sombres des librairies, là où personne n’irait le chercheur sauf à avoir une passion pour ses compatriotes acteurs de l’écrit. 

MAIS QU’ON NE S’Y TROMPE PAS ! Que le titre n’arrête pas l’élan de curiosité du lecteur qui, en fin de compte, sera comblé. Car ce livre est une véritable mine de savoirs, de ces savoirs qui, selon les mots de l’auteur, font partie du patrimoine traditionnel des « civilisations de l’oralité ». 

DANS L’INTRODUCTION, L’ECONOMISTE jette les cartes et nous apprend que le royaume du Kôngo connaissait « quatre unités monétaires : a) le zimbu, sorte de coquillage provenant de l’île de Luwànda ; b) le lubongo , petit carré de raphia d’environ 15 cm qui était une sorte de papier monnaie ; c) le ntaku, fil de laiton d’environ 15 cm et le n’sanga, perle donnée ou reçue en échange marchand. On y apprend aussi que, contrairement à la perception moderne qui voit dans le marché un des lieux de débauche (vols, disputes, pièges aux ennemis et rivaux, saletés, etc) dans le royaume du Kongo, le marché était « lieu de paix » et « lieu de refuge et d’asile ». LE N’SANGA, PERLE UTILISEE dans les échanges de marché renvoie à un autre terme « le n’sanda », « symbole de l’unité et de la fraternité, mais aussi garant de l’inviolabilité des dépôts des secrets mutuels dans le royaume ».  D’où le proverbe (oh pardon, la poèsie parabolique) qui dit : «  n’sand’a Kôngo, musotuka lukaya, ka musotuka diambu kô » qui voudrait dire que « du n’sanda du Kôngo ne tombent que des feuilles, mais jamais un membre ou un secret ». 

CETTE TRANSITION OU CETTE ABSENCE de transition entre le marché, lieu public par excellence et le secret qui se définit par lui-même, sont de l’ordre de l’hermétisme qui caractérise le livre et son auteur. 

QUE LES LECTEURS qui ne se réclament de la « pensée intellectuelle Traditionnelle », se contentent donc des proverbes que voici : 

 -   « gata ka di tungulu mu nsunga dia ko » , traduction : « ce n’est pas pour festoyer qu’on est chef du village ! » Ben voyons ! Certainement pas ! Même que l’on dit sous d’autres cieux que « le chef ne voit jamais le diable ». 

  -  « wedi mputu, mvuama wa m’lubula, wedi mvuama, mputu wa m’yelesa », traduction : «  le riche est un exemple pour le pauvre, et le pauvre est un avertissement pour le riche » ! Avis aux riches ! 

  - « wagonda ngumbi, kolela kinoko », traduction : qui veut attraper la perdrix accepte d’être mouillé par la rosée. 

MAIS, LA BEAUTE DE CERTAINS proverbes sélectionnés et traduits ou interprétés par l’auteur est atténuée par la volonté de l’auteur à vouloir absolument prouver l’évidence. Il en est ainsi de ces deux proverbes qui, selon l’auteur seraient les expressions de « la philosophie de l’usage-échange » en vigueur dans la tradition Kôngo : «   dia kia ndiku, vutula » qu’il traduit par « le don venant d’un ami exige un don en retour » ou encore «  nsusu ba ngeni, ndidi yo, ni yo me bene kua nsidi dia » , traduction « manger le poulet reçu en don, c’est manger le sien propre ».  Et l’auteur de se lancer dans l’explication suivante de la philosophie de l’usage-échange : « Veux-tu manger avec moi ? Je n’ai qu’un tubercule de manioc ! Et toi, qu’as-tu ? L’autre répondait : j’ai un silure ! Un rat de champ ! Des grillons ! Mangeons ! Et l’on mangeait ! On mangeait comme des frères » ! Des frères dont la devise serait « m’soma wa lungu mu bunsompi » (on ne prête rien à qui n’a rien). 

DRÔLE DE FRATERNITE QUI NE SE manifesterait qui ne se manifesterait qu’avec celui qui a , celui qui possède ! Fraternité dont le corollaire serait « cette solidarité par l’échange dont le postulat serait « lambudi koko, mboko didi …. Maxime (qui) peut se traduire ainsi : tu tends ta main en donnant un bien à autrui et tu manges en recevant un autre bien ; ou si tu tends ta main, je tends également la mienne, si tu retires ta main, si tu n’apportes rien, moi également je retire la mienne, je n’apporte rien non plus ». On est donc très loin de la philosophie chrétienne du Bon Samaritain ! 

ENTTRE LA POESIE PARABOLIQUE, l’économique politique, l’hermétisme intellectuel de l’auteur pourtant Professeur donc, à la fois communicateur et transmetteur, je me suis  très vite sentie éparpillée sans qu’il me soit donnée la moindre possibilité de me réclamer une parenté avec un roi dont le devoir serait de « rassembler ce qui est épars » comme l’exigerait de lui « l’essence de l’économie politique de la tradition Kôngo ». 

IL FAUT ETRE UN ECONOMISTE pour chercher à établir absolument un lien entre  « le corps humain ou d’un récipient comme unité de mesure, en Occident avant la révolution de 1789 comme en Orient » et « le récit de la construction du temple du roi Salomon » à moins de substituer « les mille cors de froment » dont parle le livre des Rois dans la Bible au « Lutaambi (pied) » ou « Vwaata  brasse ou mesure de longueur des deux bras tendus ».   

J’AVOUE QU’A L’ECOLE j’ai toujours été nulle en calcul mental, en mathématiques anciennes ou modernes, en algèbre et plus tard en économie, aussi m’a-t-il été particulièrement difficile à l’invite de l’auteur « d’esquisser une diagonalisation culturelle, pour tendre vers l’universel, pour dégager « à travers les centres de conservation du patrimoine traditionnel de la société congolaise que sont le lemba, le tchikumbi, le twere et le n’zobi … des valeurs philosophiques et des catégoriques de savoir autonomes, enrichies et fécondées par les rapports de la science et de la culture universelles » ! 

JE REGRETTE AUJOURD’HUI de n’avoir jamais été sportive, ce qui est fait de moi une handicapée de taille lorsqu’il faut faire le grand écart qui « peut utilement contribuer à cette satisfaction de l’esprit ». 

AUSSI, JE NE PEUX QUE vivement recommander aux Congolais sportifs et non sportifs de se procurer le livre de Louis Bakabadio et de lire de la première à la dernière page, afin de découvrir la richesse de notre « société congolaise, avec ses mbonghi, ses olebe et ses muandze » dans lesquels « nos anciens dans leurs divers royaumes, chefferies et villages, ont été des bâtisseurs de civilisation et des maîtres de récréations philosophique et scientifique .» 

CAR APRES, TOUT : « Il n’y a donc pas de raison que nous ne leur emboîtions le pas » ! 

Letsaa la Kosso, May 2010©

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