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Jean-Placide KEZA


 

Centre d'études stratégiques du bassin du Congo


 

 

Monnaie et développement :

De la responsabilité française dans la gestion du franc CFA

 

 

L’avenir alarmiste du franc CFA a suscité une véritable levée de boucliers de la part de chefs d’Etats africains et occasionné un débat autour de la monnaie CFA. Aimé Mianzenza, Président du Centre d’études stratégiques du bassin du Congo (CESBC.org) toujours prompt à réagir, adepte de la réflexion constructive ne s’est pas privé de s’inviter au débat.

Sauf que qui dit débat dit contradiction. Le point de vue d’A. D. Mianzenza n’y échappe pas. Tous les arguments développés dans cet article ne sont pas exempts de reproches. C’est pourquoi, je me permets d’y répondre et d’apporter ma contribution à la réflexion sur le franc CFA.

Pour commencer, il faut rendre à « César ce qui est à César » et à « Mianzenza ce qui est à Mianzenza ». L’analyse d’A. D. Mianzenza a un grand mérite : celui d’avoir introduit dans le débat le concept de confiance.

En effet, si on se réfère à la théorie économique traditionnelle, la monnaie n’a aucune importance dans l’économie. Elle est considérée comme neutre lorsque les prix des biens dans leur ensemble sont équilibre. Autrement dit, la monnaie ne participe pas à la formation de cet équilibre. Hors le fait de déterminer un niveau nominal des prix qui n’influence pas les décisions des acteurs économiques, la monnaie n’a aucun effet sur la stabilité des marchés. Ce rôle est dévolu à la main invisible du marché.

C’est cette même logique  qu’on retrouve dans la conception moderne de l’économie. Avec pour différence que ce sont les anticipations dites rationnelles qui en sont les opérateurs et toujours le marché surtout, l’efficience des marchés financiers qui joue le rôle important.

En parlant du leadership de Paul Kagamé pour le cas du Rwanda et du discrédit de Robert Mugabe pour le Zimbabwe pour expliquer les performances de leurs économies, Mianzenza considère la monnaie comme n’étant plus neutre et la confiance comme élément capital dans la dynamique d’une économie.

Il participe ainsi comme d’autres avant lui[i] au renouveau de la théorie monétaire. Par conséquent, la monnaie n’est pas neutre. Ce n’est pas le marché qui coordonne les échanges économiques mais plutôt le système de paiements[ii].La monnaie est donc omniprésente et son importance capitale. Elle est la base de l’économie et il ne peut pas avoir de monnaie sans confiance. J’adhère à cette conception de la monnaie. Le franc CFA ne peut pas fonctionner pleinement sans la confiance des uns et des autres soit. Mais là où je ne suis pas d’accord avec A. Mianzenza c’est sur la suite. C’est-à-dire sur sa conclusion dans la mesure où il donne raison à Emmanuel Macron et qu’il dédouane la France de son action négative sur la gestion du franc CFA.

Le Franc CFA  comme  Instrument de domination[iii]

La monnaie est le lien fondamental qui permet à l’économie de fonctionner comme un tout d’une part et d’autre part, la confiance dans la monnaie est l’alpha et l’oméga de la société. Ainsi, la monnaie est politique avant d’être économique. Institution fondamentale de la société, la monnaie participe de la souveraineté. Avoir confiance dans la monnaie, c’est avoir confiance dans l’Etat qui le légitime. Or le franc CFA est un des instruments par lequel la France exerce sa tutelle sur les politiques économiques de certains pays de l’Afrique de l’ouest et du centre. C’est connu et reconnu que la France, dans sa relation avec ses anciennes colonies africaines adopte un comportement « opportuniste » au sens de Williamson[iv]. Un tel comportement couplé à la rationalité soumet les actions à des aléas générateurs de couts de transactions.

Après leur avoir accordé l’indépendance, la France a vis avis de ses anciennes colonies mis en place un large dispositif de coopération bilatérale couvrant de nombreux aspects dont la coopération monétaire. En fait, par cette coopération la France n’a fait que poursuivre la colonisation par d’autres moyens afin de préserver ses intérêts économiques et stratégiques sur le continent. Ce faisant, elle a perverti les relations entre elle et les pays africains. Cette dénaturation est connue aujourd’hui sous le vocable de Françafrique. Le franc CFA est la clé de voûte du système « Françafrique ». La France s’appuie sur sa coopération monétaire qui a institué le franc CFA pour piller les richesses de l’Afrique.

Il est fondamental pour un pays ou une nation de contrôler sa monnaie. C’est un principe de souveraineté. Or pour l’Afrique avec le franc CFA, il n’en n’est rien puisque cette monnaie n’est pas indépendante. Elle appartient à la France. La monnaie qui circule entre les différents pays de la zone Franc, n’est rien d’autre que le franc français hier et l’euro aujourd’hui. La plus grande ruse du General de Gaulle en créant la franc CFA s’est d’avoir fait croire aux africains qui venaient de proclamer leur indépendance, qu’ils étaient libres. Avec le franc CFA, une partie de l’Afrique se retrouve avec une camisole de force les soumettant à jamais à l’ancienne métropole et les plongeant définitivement dans le sous-développement. Il faut savoir que le Général de Gaule n’a pas fait preuve d’imagination dans la création du Franc CFA. Il a tout simplement copié le mécanisme monétaire que les allemands avaient mis en place en France sous l’occupation, faisant ipso facto de la monnaie FCFA, une monnaie d’inspiration nazie[v]. La liste des griefs contre le franc CFA est longue.  Entre autres, on peut parler  du fonctionnement des comptes d’opérations et d’énormes commissions que les États africains payent au Trésor français pour la garde de leurs devises qui n’ont pour but que d’enrichir la France.

Tout compte fait, sur le franc CFA, il y a beaucoup à dire. Un article ne suffirait pas pour dénoncer les méfaits du CFA. L’objectif étant de remettre la France au centre du débat et ne pas l’exonérer de ses propres errements, il ne me reste que pour conclure de revenir sur l’article d’Aimé D. Mianzenza. Sur ce qui nous sépare. Lui croit que les dirigeants africains ont la totale responsabilité sur la faillite économique de leurs Etats. La monnaie n’y est pour rien et la France n’a rien à voir dans cet échec.  Pour ma part, sans dédouaner les dirigeants africains, je déclare que l’institution franc CFA est un frein au développement de l’Afrique et que la France en est le premier responsable pour l’avoir mis en place. Le franc CFA à plutôt favorisé les relations verticales entre la France et ses ancienne colonies au détriment de relations horizontales entre celle-ci. Aimé Mianzenza a soulevé la question de la confiance en la monnaie. Il le sait qu’il ne s’agit pas de la confiance comme sorte de disposition psychologique mais plutôt de la confiance comme lien social structurant qui nous relie à autrui. Michel Aglietta[vi] distingue trois formes de confiance :

-      La confiance méthodique : celle qui est lié à la routine des affaires de tous les jours. Elle n’a pas besoin d’une validation juridique seule la parole donnée compte.

-      la confiance hiérarchique : Celle qui met en jeu tout le système financier et tous les acteurs privés.

-      la confiance éthique ; c’est celle qui nous intéresse car, elle concerne la faculté qu’a la monnaie de donner un pouvoir colossal à ceux qui sont au sommet (dirigeants politiques et lobbies financiers). Pour que l’ordre monétaire soit reconnu comme bien public au service de tous les citoyens, il ne doit pas être arbitraire. Il ne doit pas être capté ni par les pouvoirs publics internes ou externes ni par des acteurs prives, ni des lobbies qui pourraient dictés les lois à l’État. Pour cela, la monnaie doit être subordonnée à une confiance éthique qui confère à un État sa souveraineté, ce qui n’est pas le cas des Etats africains avec le  franc CFA, qui est instrument de domination de la France envers ses anciennes colonies.


 

[i] Aglietta, Michel et Orlean André, (2002), La monnaie entre violence et confiance, Paris, Odile Jacob, 378 pages

[ii] Ensemble de règles monétaires qui connecte les marchés.

[iii]  A ce sujet, Voir Pouemi. Tchundjang. Joseph, Monnaie, Servitude et Liberté, La répression monétaire de l’Afrique, 2ème  édition, Editions MENAIBUC, 286 pages

Agbohou. Nicolas, (2008), Le franc CFA et l’Euro contre l’Afrique, Editions Solidarité mondiale, 315 pages

Nubukpo. Kako, Ze Belinga. Martial, Tinel. Bruno, Moussa Dembélé. Demba(2017), Sortir l’Afrique de la servitude monétaire, A qui profite le franc CFA ? Paris, la Dispute 243 pages

[iv] L’opportunisme qui est une hypothèse comportementale retenue par Williamson, caractérise l’absence d’honnêteté dans les transactions. La recherche de l’intérêt personnel par la ruse

[v] Cf. Agbohou op cit. p 75.

[vi] Aglietta. Michel, La confiance dans la monnaie est l’alpha et l’oméga de la société, Document de l’Equation de la Confiance, A l’Epreuve des Faits par Deloitte.