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Indicateur éditeur  979-10-90372

Centre d'études stratégiques du bassin du Congo = ISSN  2493-5387

 


 

André SABOUKOULOU

Économiste

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« Wa dia fua yika dio »

Faire fructifier le patrimoine reçu en héritage

 

De nos jours, l'idée que l'on se fait des sociétés dites traditionnelles — que l'on qualifie trop hâtivement de « bâtardes », « rétrogrades », « archaïques » — n'a souvent aucun rapport avec tous ces éléments de la sagesse africaine aujourd'hui perdue pour ne pas dire inconnue des populations, essentiellement des jeunes. Une telle idée pourrait trouver racine dans le virus de l'aliénation ou encore dans le mythe du « développement » qui apparaît comme le prolongement logique du mythe du « progrès », élément essentiel de l'idéologie dominante de la révolution industrielle autour de laquelle s'est constituée la société contemporaine.

Certainement, tout n'est pas à rejeter de ces sociétés dites traditionnelles… Mais alors, les a-t-on suffisamment étudiées et comprises pour qu'il soit possible d'en extraire des clés intéressantes et fort utiles pour notre devenir commun ? Pouvons-nous les interroger dans leur profondeur pour permettre à l'Africain d'aujourd'hui, en quête de sa liberté, de mieux comprendre son environnement et de s'offrir de meilleures bases pour un développement socio-économique à visage humain ?

Loin de vouloir répondre à cette série d'interrogations, l'étude proposée ci-après d'un proverbe kongo « Wa dia fua yika dio », constitue un exemple pris parmi tant d'autres pour nous faire saisir la nécessité d'une relecture des éléments de la culture africaine. Notre propos s'ordonnera autour de trois parties. Nous commencerons, dans une première partie, par donner la signification du proverbe lui-même. La seconde partie sera consacrée à cette vision, à cette conception qu'avaient jadis nos ancêtres de la gestion des ressources. Enfin, dans une troisième partie, nous montrerons que cette conception est proche du fondement contemporain de la théorie de croissance économique.

Première partie

La signification de « Wa dia fua yika dio »

Mettons en évidence les principaux éléments de cette conception ancestrale de la gestion des ressources. À la lumière du proverbe, nous notons ce qui suit :

a. L'héritier a la responsabilité de la gestion du patrimoine reçu

Comme on le sait, c'est un privilège voire un honneur pour quelqu'un d'hériter d'un membre de sa famille. Mais si le patrimoine peut ou doit profiter à d'autres individus à cause des liens de parenté qu'ils ont avec l'héritier, le proverbe souligne que c'est à l'héritier, et à lui seul qu'incombe la responsabilité de faire accroître, de fructifier le patrimoine reçu. Il s'agit là d'un détail très important sur lequel nous reviendrons.  Notons par ailleurs que le patrimoine acquis en héritage peut revêtir n'importe quelle forme (avoirs en monnaie, exploitations agricoles, terrains bâtis ou non bâtis, bien mobiliers et immobiliers au sens large). Naturellement, à ce patrimoine physique s'ajoute de facto le patrimoine culturel, même si celui-ci intéresse une multitude, une communauté plus vaste.

b. L'accroissement du patrimoine reçu se fait nécessairement au profit des générations futures

 

Le proverbe ne dit pas pourquoi l'héritier est tenu de veiller au maintien et à l'accroissement du patrimoine. La raison est immédiate et sous-entendue : c'est pour la postérité. Car le trait d'union entre le passé et le présent d'une part, et entre le présent et l'avenir d'autre part demeure un souci permanent dans l'Afrique traditionnelle. Avant que ne se soient imposés en Afrique des comportements de type individualiste, pour des raisons historiques que nul n'ignore, ce trait d'union a en effet longtemps constitué le fil ininterrompu de la famille africaine. De sorte que la condition indispensable. De sorte que la condition indispensable pour dynamiser le modèle est acquise : une personne (ou une génération) laisse un patrimoine, et l'héritier désigné est tenu de le sauvegarder et de garantir sa disponibilité au profit des générations suivantes.

 

c. Accroître le patrimoine reçu en héritage suppose qu'on l'a d'abord entretenu pour qu'il soit maintenu au moins dans l'état où il avait été reçu au départ

 

Cet élément est important à relever. Il serait en effet difficile de concevoir un accroissement du patrimoine reçu sans qu'il n'ait été possible, au préalable, d'en assurer le maintien, ne fusse que sur une période relativement brève. En d'autres termes, les premiers efforts de l'héritier consisteront à maintenir le patrimoine reçu, en quantité et en qualité. Cela suppose que l'héritier fera face aux besoins d'amortissement de son patrimoine. Les efforts qu'il consentira pour améliorer soit la quantité, soit la qualité, soit les deux aspects simultanément ne viendront qu'après. En fait, le souci d'accroître le patrimoine sera d'autant plus manifeste qu'il dépendra de la nature du patrimoine et peut-être même, dans de nombreux cas, de la facilité d'assurer le maintien du patrimoine initial.

 

d. Qui peut être l'héritier

En règle générale, l'héritier désigné est une personne (par exemple un fils, un neveu, un petit-fils) librement choisie pour jouir du patrimoine, en tant que nouveau propriétaire légal, et dont les qualités ont été reconnues pour pouvoir assurer la cohésion du groupe (ici le clan ou la famille). Nous observons que le statut, les qualités ou le lien de parenté de l'héritier ici importent peu. Le proverbe n'y fait aucunement allusion. Ce qui compte c'est l'éthique, le comportement qu'il aura en tant que gestionnaire du patrimoine reçu.

« Wa dia fua yika dio ». C'est des points essentiels du modèle de gestion proposé par la sagesse des anciens qui accorde ici la primauté non pas au statut de l'individu, mais à sa moralité, sa conduite, son comportement vis-à-vis de l'héritage reçu. Saura-t-il le maintenir en bon état d'usage ? Saura-t-il le faire accroître ? En un mot saura-t-il à son tour le faire bénéficier à une génération d'autres « ayants droit » ?

De nombreuses familles en Afrique savent combien il est douloureux de voir un patrimoine acquis à la sueur du front se volatiser en un instant et échapper ainsi au bénéfice de la postérité, à cause de l'insouciance d'un seul individu. Par ailleurs, et il s'agit ici d'un aspect essentiel méritant d'être souligné, nous pouvons dire que le modèle est facilement généralisable à des entités plus ou moins complexes, comme une communauté villageoise (regroupant plusieurs familles) ou une collectivité locale (de type commune, canton, district, etc.). Il est donc évident qu'il s'applique à la gestion du patrimoine national au sens large. Cela signifie que la nation tout entière peut être considérée à chaque période de son histoire comme héritière du patrimoine national existant (culture, infrastructures économiques et sociales, stock de connaissances scientifiques et technologiques, libertés et droits fondamentaux, etc.). Le contexte national parait plus approprié pour montrer en quoi cette conception ancestrale est en accord avec le fondement contemporain de la théorie de la croissance économique.

Gestion du patrimoine national

Nous commencerons par résoudre le problème de l’héritier. La question posée est la suivante : au niveau de la nation où nous nous situons à présent, qui est l’héritier et qui a la responsabilité de la gestion du patrimoine ? Autrement dit, si nous considérons la nation tout entière comme l’héritière du stock de patrimoine national existant est-il juste de dire que cette même nation doit avoir la responsabilité de la gestion du patrimoine ?

La réponse affirmative à cette dernière question n’est pas seulement dictée par le bon sens. Elle est aussi et autant en accord avec le fondement même de toute nation, qui est considérée comme l’ensemble des hommes et des femmes vivant sur un territoire parfaitement limité, animé par une forme volonté de faire les choses ensemble, et toujours ensemble, de façon libre et consciente, comme pour renforcer les multiples liens historiques, culturels, linguistiques et économiques qui les unissent.  Il va de soi que le caractère commun du destin des hommes et des femmes qui forment une nation les amène à vouloir bien gérer le patrimoine national, de manière à en jouir eux-mêmes dans le présent, et de le laisser ensuite intact ou renforcé au profit de leurs enfants. Ce faisant, la notion de responsabilité de gestion s’identifie ici à celle de la coresponsabilité des partenaires directement concernés. Il s’agit donc d’une responsabilité collective, d’une responsabilité de tous les acteurs, depuis la base jusqu’au sommet, et ceci, quelle que soit la sphère de décision concernée (famille, entreprises, administration centrale, organisations à but non lucratif, collectivités locales, organisations non gouvernementales, syndicats, partis politiques, etc.). En un mot, une responsabilité partagée de tous les acteurs sociaux, économiques et politiques.

Pour comprendre le souci que les ancêtres ont voulu exprimer dans leur proverbe et qu'ils veulent nous partager en matière de gestion rationnelle d’un patrimoine acquis en héritage – que celui-ci concerne une famille au sens large ou une collectivité plus importante comme la nation, il suffirait de penser au stock d’infrastructures que les pays nantis ont pu réaliser depuis près d’un siècle dans tous les domaines de l’activité humaine. Qu’il s’agisse du patrimoine culturel, c’est-à-dire non physique (contes, devinettes, proverbes, noms, devise, danse, jeux, etc.) auquel il convient d’ajouter les libertés et les droits fondamentaux, des infrastructures sociales (logements, hôpitaux, installations sportives et récréatives), des infrastructures économiques (unités de production et leurs équipements, bâtiments à usage administratif, commercial ou industriel), nous notons que ce stock de patrimoine n’a pas été acquis en un jour, encore moins en une seule génération. Chaque génération y a contribué, d’une période à l’autre, soit en assurant la maintenance indispensable, soit en y ajoutant « quelque chose » de nouveau.

C’est sans aucun doute la capacité de gérer le patrimoine disponible, de réaliser l'infrastructure de base requise, de la maintenir ou de la renforcer, qui explique en très grande partie les différences plus ou moins sensibles observées aujourd'hui dans le niveau de développement des pays. Beaucoup ont vu à juste titre dans le degré d'équipement des pays (entendu ici au sens large de stock de patrimoine national disponible en une période donnée) le reflet de la capacité des nations à prendre par elle-même en charge leur propre destin.

En face des infrastructures qui s'offrent à sa vue, le visiteur africain qui découvre pour la première fois un pays européen ou américain hautement industrialisé ne manquerait pas de penser au « désert économique » qui sévit dans son pays, et de se dire à lui-même :

« Le développement, finalement, ce pourrait être ce béton, ce fer, ce bois, judicieusement emboîté l'un dans l'autre, ces routes, ces ponts, ces aérodromes, ces usines d'où l'échappent des fumées épaisses...». Il n'aurait pas tout à fait tort. Car il s'agit en partie de cela. Mais ceci ne constitue que la partie visible de l'iceberg. Ces infrastructures toutes seules ne suffisent pas, car le développement c'est aussi et surtout ce savoir-faire, ce stock de connaissances et des techniques plus ou moins maîtrisées par les hommes, et qui permettront d'assurer la maintenance de ce vaste patrimoine, voire son accroissement. C'est aussi cette liberté, ce leitmotiv essentiel, c'est-à-dire cette volonté de faire des choses ensemble, de forger ensemble les voies de l'avenir, de faire face aux défis des temps modernes, dans un esprit de fructueuse concertation et dans l’intérêt de tous.

« Wa dia fua yika dio ». La somme des différents apports au patrimoine national existant détermine donc, à un moment donné, l'état du patrimoine dont bénéficie la génération présente, laquelle veillera à son tour à en assurer la maintenance et l'accroissement pour le meilleur profit des générations futures. De sorte qu'un relâchement dans la sauvegarde d'une partie ou totalité de ce patrimoine pourrait être fatal pour la collectivité dans un avenir plus ou moins proche. Par exemple, une route bien bitumée ou réhabilitée aujourd'hui peut faute d'entretien, se détériorer très rapidement, au plus grand préjudice de l'activité économique de la région concernée. Cette remarque concerne toute infrastructure qui exige un minimum de maintenance. Par ailleurs, à cause des coûts extrêmement élevés que cela entraîne pour les générations futures, il ne serait ni juste, ni sage pour la génération d'aujourd'hui d'ajourner le maintien ou l'augmentation du patrimoine national, pour faire ensuite retomber la lourde responsabilité de cet effort sur la génération future. Et la raison fondamentale pour laquelle la sauvegarde du patrimoine s'impose comme une œuvre permanente qu'il convient de programmer et de réaliser par tranches ou périodes est que le sacrifice ainsi consenti devient plus facile à supporter à court terme par la collectivité. Ceci est vrai non seulement pour les catégories d'infrastructure citées plus haut, mais aussi pour les ressources naturelles, et en particulier pour toute ressource renouvelable. Un exemple emprunté au secteur forestier, un des secteurs clés de l'économie congolaise, est illustratif à ce sujet. L'okoumé et l'acajou sont parmi les essences les plus rémunératrices dont des pays tropicaux comme le Congo pourraient tirer parti pour améliorer leur balance commerciale. Cependant, pour couper un pied d'une telle, essence, il faudrait qu'il ait atteint l'âge requis de 25 à 30 ans, de sorte que pour espérer le couper en 1992, il faudrait qu'il ait été planté entre 1962 et 1967. Ce qui suppose que soient maintenues dans le temps des actions appropriées de suivi dans le cadre des plans d'exploitation et d’aménagement forestiers. Cet exemple montre clairement que toute rupture dans la politique de reboisement de l'État aurait tôt ou tard des répercussions néfastes sur l'économie forestière.

Le lien fondamental avec la théorie de la croissance

Bien qu'elle ait beaucoup évolué depuis Adam Smith (1776), la théorie de la croissance économique s'appuie essentiellement sur somme de trois facteurs indissociable : la production (Y), le travail (W) et le capital (K). Mais c'est avec Keynes (1938) que l'investissement prend une importance de premier plan, en tant que moteur essentiel de la croissance. On met l'accent sur le processus d'accumulation, et non pas sur celui de répartition ou de redistribution des richesses. Ce n'est pas un hasard, car l'un doit précéder l'autre. Mais quel rapport avec ce qui précède, avec notre proverbe, avec cette conception qu'il reflète de la gestion des ressources ? C'est à cette dernière question que nous allons tenter de répondre.

Le lien fondamental entre notre proverbe et la théorie de la croissance réside précisément sur le fait que les deux mettent l'accent sur le processus de l'accumulation des ressources. Comme nous, l'avons montré dans la deuxième partie de notre exposé, « Wa dia fua yika dio » ne met l'accent que sur le processus de l’accumulation. Cette conception de la gestion des ressources reste muette tant sur les autres facteurs retenus par la théorie de la croissance économique que sur le processus de réparation ou de redistribution des richesses.

Disons un mot sur le processus l'accumulation, et montrons que l’investissement demeure le facteur essentiel de la croissance économique.

Aujourd'hui il est unanimement reconnu que toute activité plus ou moins organisée en vue de produire un bien ou un service économique (disons un produit au sens large) constitue une source de prospérité pour l'homme, sa famille ou la collectivité, à cause de sa contribution à la formation du produit intérieur brut, ou, ce qui revient au même, de sa contrepartie le Revenu intérieur Brut. Une telle activité est d’abord le moyen des besoins économiques, en fournissant les quantités appropriées de produits sur les différents marchés de biens et services correspondants. Ensuite, elle rend possible la rémunération des facteurs de production, déterminant ainsi la distribution primaire des revenus : salaires et charges sociales (tiers impôts et taxes liés aux activités de production, revenus nets d'exploitation, etc. Si l'investissement précède et détermine le niveau de la production offerte, il est important de noter que cette double fonction de l’activité directement productive (satisfaction des besoins privés ou collectifs d'une part et distribution primaire des revenus d'autre part) ne dépend ni de la forme juridique du producteur, ni du régime économique adopté par la nation (économie libérale ou planifiée). C'est dire que la prospérité qui découlera de l'investissement réalisé dépendra essentiellement de la manière dont l'unité sera gérée, ainsi que de l’environnement économique et financier. L'interdépendance entre les lois facteurs Y, W et K place finalement le capital dans la position centrale que lui reconnaît la théorie de la croissance. En effet, c'est le niveau de capital Ko (lui-même lié au niveau de production visé Po) qui détermine le niveau Wo du facteur travail), de sorte que toute augmentation de la production P envisagée pour répondre à une demande supplémentaire sur le marché des biens et services n'est réalisable que grâce à un investissement additionnel K, qui à son tour exigera une augmentation corrélative T du facteur Travail. De nos jours, nul n’ignore que la création d'une unité de production — soit-elle de petite taille ou non, de mode d'exploitation traditionnelle ou moderne, constitue un tel fort. La bonne gestion d'une telle unité, en particulier celle qui relève du secteur moderne (privé, étatique ou économie mixte), est une source pour assurer la croissance économique, en raison de l'étroite interdépendance entre les trois facteurs déjà cités à savoir : la production, le travail et le capital. Le manque de maîtrise de ces trois facteurs est une des causes fréquentes des déséquilibres et des faillites en affaires, comme toute gestion mal adaptée et incompétente, dans quelque domaine que ce soit.

Le modèle de gestion repose sur la nécessite du maintien et l'accroissement du patrimoine reçu en héritage. Il suppose donc acquise la notion de formation brute capital fixe qui se décompose en deux éléments, à savoir l'amortissement et la formation nette de capital (ou investissement net). Les comptables privés nous apprennent que sans la dotation aux amortissements, il est impossible à l'entrepreneur de maintenir ses capacités actuelles de production (équipements d'exploitation). Une telle dotation permet en effet d'assurer le remplacement normal du matériel usé ou complètement amorti. L'investissement net, quant à lui rend possible l'acquisition d'un nouvel équipement en vue de réaliser une augmentation plus ou moins substantielle du niveau actuel de la production. Dans les conditions d'une gestion rationnelle des ressources disponibles (main d'œuvre, immobilisations diverses, matières et fournitures consommables, capacité d'organisation du travail, etc.), l'entrepreneur peut faire face à une demande supplémentaire de son produit sur le marché des biens et services, grâce au nouvel apport dans son capital. « Amortissement » et «investissement net sont donc deux concepts étroitement liés dans la gestion des patrimoines, cette grande vérité de la théorie de la croissance économique se trouve être le fondement du modèle de gestion que nous proposent les ancêtres : « Wa dia fua yika dio ».

Nous voulons insister sur l'investissement pour relever sa particularité : son rôle effectif dans le processus d’accumulation. Or, c'est précisément cet aspect, et cet aspect seul que le proverbe a voulu privilégier. Le modèle ancestral de gestion des ressources n'exclut pas cependant la prise en compte d'autres facteurs déterminants de la croissance ; tel que l'intérêt ou du salarié, l’innovation (notion qui fut introduite pour la première fois par J. Schumpeter en 1939, et qui a eu le mérite d'améliorer le modèle keynésien), et enfin, l'environnement institutionnel.

Une autre particularité du modèle des ancêtres est de vouloir mettre l'accent sur la notion de responsabilité qui incombe aux gestionnaires de tout patrimoine, soit d'intérêt collectif ou privé. Nous pensons que ce haut degré de responsabilité aurait un grand mérite d'être le fondement du concept élargi de « gestion du développement » qui a commencé à faire jour dans l'esprit de nombreux spécialistes des questions de développement. Les échanges d’idées et d'expériences cumulées dans le domaine de la gestion du développement en Afrique au Sud du Sahara laissent entrevoir une évolution remarquable dans ce concept même de « gestion ». À titre d'exemple, les débats intervenus au cours des séminaires et d'un atelier de synthèse organisés entre novembre 1986 et décembre 1988 sous les auspices de l'Institut du Développement Économique de la Banque Mondiale ont montré que de hauts responsables et décideurs africains donnaient un contenu plus large au concept de gestion du développement. Pour eux ce concept couvrait non seulement le renforcement, l’adaptation et l’expansion de l’administration proprement dite (ministères, départements, offices, établissements publics et collectivités locales), mais aussi le système judiciaire, l’organisation du (ou des) parti(s). Les organisations non gouvernementales (y compris les associations communautaires et les groupements de consommateurs) les associations professionnelles et les organismes du secteur privé (entreprise et chambres de commerce).

En guise de conclusion

 « Wa dia fua yika dio », ne s'applique pas seulement à la nation, mais également à l'échelle sous-régionale, régionale ou mondiale. En effet, il est aujourd'hui unanimement reconnu que de nombreuses questions touchent le développement humain ne peuvent trouver des solutions viables qu'à un niveau supranational. Par exemple, les questions mondiales d’environnement, la recherche agronomique, l'exploitation du patrimoine mondial comme les ressources marines, les calamités naturelles, les problèmes touchant l’endettement des pays pauvres et le commerce international, font de plus en plus appel à la solidarité des peuples, donc à une gestion co-responsable des nations concernées. Un grand pas vers une gestion harmonisée des ressources à l'échelle planétaire.

Le regroupement de onze États au sein de la Communauté Économique Européenne élargie est un exemple qui montre à suffisance combien il importe de réunir, dans des domaines vitaux, des compétences de plusieurs nations pour pouvoir répondre à la fois aux défis des temps modernes et aux besoins toujours croissants d'une aussi vaste communauté humaine historiquement liée. Ce n'est donc pas par hasard que les diverses unions économiques et douanières qui existent dans certaines sous-régions du monde sont appelées à jouer un rôle de plus en plus déterminant dans le processus du développement humain. Ici et là, c'est le souci d'une meilleure gestion des ressources et des acquis de la civilisation contemporaine qui explique la prise en compte de la dimension sous-régionale, régionale ou internationale, dans la recherche des, solutions aux problèmes touchant le destin de notre commune humanité, laissant ainsi progressivement peu de place aux égoïsmes de type individualiste ou nationale.

Finalement, « Wa dia fua yika dio » offre un modèle de gestion des ressources qui s'adapte à toute entité plus ou moins complexe depuis la famille au sens large ou restreint jusqu'à la communauté sous-régionale, en passant par la nation. Dans le contexte de la nation qui a fait l'objet essentiel de cette étude, nous avons vu combien il était utile de relever le contenu du mot « ressource ». Celui-ci, ne se limite pas en effet au seul patrimoine visible, physique (infrastructures économiques et sociales), mais s'étend également au patrimoine non physique, c'est-à-dire culturel, étendu aux libertés et droits fondamentaux de la société. La notion élargie de « ressources » à laquelle se réfère le proverbe fait que le modèle ancestral de gestion dépasse, nous l’avons vu, le concept limité d'investissement qui lui fait trouver un lien avec la théorie de la croissance économique.

Outre ce lien, un autre aspect fondamental du modèle consiste à mettre l'accent sur la coresponsabilité des partenaires tant sociaux, économiques que politiques directement impliqués dans gestion du patrimoine national. Et cette responsabilité décentralisée à des niveaux élémentaires (famille, entreprises, institutions financières, administrations centrales, etc.) est supposée s'exercer non pas en naviguant dans le «flou», mais autour et la lumière des impératifs d'un projet de société…

La responsabilité partagée qui incombe aux gestionnaires du patrimoine national, à quelque niveau que ce soit apparaît clairement comme l'élément majeur du modèle de gestion proposé par les ancêtres. Enfin, nous avons noté que cette notion de coresponsabilité qui doit être à la base de tout projet de société se trouve en harmonie avec le concept élargi de « gestion du développement ».

« Wa dia fua yika dio » : un modèle de gestion des ressources dont la densité contraste avec son étonnante simplicité et qui en cette période exceptionnelle où souffle ici et là l’aspiration à la démocratie peut inspirer les bâtisseurs de l'Afrique de demain.

 

 

 

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